| Conversation de Renata avec Pavel ( Janvier 2004) |
Texte/conversation en janvier 2004 dans le catalogue de l'exposition de l'hôtel MezzaraPourquoi l'art ? A certains moments de la vie j'ai éprouvé l'existence d'une conscience extérieur à nous, une sorte d'échange immatériel, une dimension qu'il fallait absolument combler dans sa discipline, le poète dans son poème, le sculpteur dans sa sculpture. La rigueur de l'expression, l'engagement psychique, philosophique ou formel aboutissent à une création qui matérialise les réflexions et les expériences. L'investissement émotionnel et la capacité d'intériorisation donnent cet « au-delà » qui fait de l'objet une œuvre. L'art est un message. De la pensée naît une trace matérielle qui perdure après la vie. Je ne sais faire rien d'autre, je sculpte et je dessine. Si ce que je crée devient une œuvre c'est parce que j'ai appris à maîtriser mes outils. Avec le temps il m'est plus facile de formuler des pensées que de créer. Je mets la barre de plus en plus haut, je suis de plus en plus critiqué... ?! ....par moi-même. En permanence je m'autocritique, m'insulte, j'évalue et façonne mon travail. L'art consiste aussi à apprécier ce qu'on a déjà fait, à marquer une pause pour entendre la note le plus en harmonie avec le reste.. De ce que tu as fait ou du reste du monde ? L'un et l'autre. L'art doit être adéquat au monde et doit être compris par le monde. L'art trop élitiste, accessible un temps aux critiques pédants qui élaborent entre eux des théories en marge de l'art, ne contient aucun message ou met en évidence des banalités. Faut-il rappeler qu'on met la chaussure gauche au pied gauche et la chaussure droite au pied droit ? Tu n'aimes pas la critique artistique... La plupart des courants de l'art contemporain sont une sorte de fiction crée par la critique, exploitée par des gens sans imagination. Comment un critique peut-il discuter avec des poètes ? Chaque poète a son propre monde, parfois intransmissible. Cependant l'objet créé par le sculpteur peut généralement être appelé « sculpture ». « une sculpture » c'est quoi ? TOUT est sculpture. La sculpture est un espace qu'on crée ou un bloc dans l'espace. La réussite consiste à signifier cette rencontre du bloc avec l'espace afin qu'elle touche l'âme, l'imagination et la conscience du spectateur. Si l'art ne touche pas l'homme, s'il reste illisible, il ne transmet rien. L'art doit être communicatif. Dans le passé, le peintre qui dessinait la Vierge à l'Enfant transmettait les valeurs culturelles de son époque, le spectateur pouvait le comprendre. Actuellement nous pouvons procéder aux expériences les plus diverses, le monde se développe d'une manière brusque et phénoménale, l'homme dispose de nombreux codes dont il doit se servir pour signifier la réalité qui l'entoure. D'autre part la quantité de codes brouille la lisibilité. Bien sûr, c'est pourquoi l'art est une sorte de p r i è re. La prière considérée comme une forme de communication, un essai de rencontre entre l'homme et l'imagination créatrice qu'on nomme différemment aux quatre coins du monde. Toute activité humaine peut devenir une prière, c'est une question d'engagement. La prière rappelle que dans chaque chose créée par l'homme à partir de ses propres réflexions il doit y avoir de la pureté. Ceci est utopique, mais l'objet que je travaille doit être fini avec la conviction que je l'ai fait le mieux possible, qu'il ne tombera pas en miettes... La prière n'est pas uniquement la recherche du contact avec l'Infini... La prière doit être compréhensible pour l'homme à qui elle s'adresse. Ceci n'est pas une prière adressée à Dieu mais ma confession de foi, formulée à travers l'unique technique que je maîtrise. Chercher à communiquer par l'intermédiaire de l'objet que je crée et par la droiture dans tout ce que j'entreprends dans la vie est un défi à la frontière de l'utopie. Je me retrouve grâce à l'utopie de mon action. C'est une marche à tâtons, une traversée de la vie comparable au passage d'une rivière à gué sur des cailloux parfois glissants. On ne sait jamais si l'on a choisi le bon chemin, chacun cherche le passage qui lui conviendrait le mieux. L'homme doit se questionner sur ce qu'il fait, vérifier que cela ne porte pas d'élément destructeur. Où en es-tu dans la réalisation de ton œuvre ? Je n'en sais rien. J'aimerais faire encore beaucoup de choses. L'être humain se compose de cellules dont le fonctionnement est limité dans le temps. Quand la tête fonctionne parfaitement mais que la faiblesse du corps empêche la réalisation cela devient une tragédie. Est-ce que tu as essayé de faire quelque chose d'autre ? (en souriant)... Aimer les femmes. Quand as-tu commencé à dessiner, à sculpter... Dès l'enfance. Après quelques mois d'interruption , jamais plus longtemps qu'une année, je revenais à la sculpture, je devais mettre les mains dans la glaise, c'était plus fort que moi. Pourtant je n'envisageais d'être sculpteur. L'éducation reçue à la maison m'a profondément marqué. Nous allions au musée, j'admirais des sculptures, je construisais l'univers entier en regardant un dessin. La peintre Grottger par exemple était important pour moi durant l'enfance. Je me rappelle l'un de ses dessins qui représentait la forêt avec une bête sauvage, peut-être un lynx .Dans les forêts polonaises il n'y avait pas de lions (rires).... Je passais des heures à le regarder, mon imagination travaillait. Il y en avait d'autres. Je me souviens d'un homme-fantôme à la poitrine ensanglantée qui rentre à la maison. Sa femme l'attend le bébé dans les bras, au-dehors une tempête de neige. Le tout imprégné par l'ambiance de la Lituanie, de ses forêts, ses hivers rudes et magnifiques. Des chevaux, des loups qui hurlent, le grand-père Alexandre qui les poursuit en traîneau et qui tire... Les contes merveilleux de mon père.. Une fois l'imagination en marche j'avais besoin de l'exprimer à travers le dessin. Pourtant dans tes dessins, ta sculpture il n'y a que des visages... Il s'avère que les visages sont plus importants que le reste même s'ils m'irritent de temps en temps. Les visages ou les personnes qui les portent ? Les visages ce sont des paysages (sourire) Chaque homme a son propre paysage peint sur son visage. J'ai décidé de rester fidèle aux visages il y a 40 ans. Il y a eu un moment décisif ? Oui, la décision de dessiner et sculpter des visages est liée au drame de la seconde guerre mondiale. Un jour j'ai vu une série de photos d'un prisonnier enfermé dans un camp de concentration, deux de profil, une de face. Il m'est difficile de parler de cette tragédie historique dans le contexte de ma création mais cela a déterminé mon rapport au visage. J'ai commencé à dessiner des visages parce que l'homme ne peut pas s'en passer, même s'il y a tant d'êtres qui n'ont pas de visage ou qui l'empruntent à autrui. Je veux montrer des gens qui empruntent leur visage à autrui, ou au Carnaval de Venise. Il y a encore ceux qui ont plusieurs visages et ceux qui ont plusieurs têtes. Je ne pourrais plus travailler différemment, ma main est désormais formée. Sur le plan artistique est-ce l'éducation reçue à la maison ou à l'école qui t'a le plus influencé ? Je n'ai jamais eu de maîtres. Personne ne m'a influencé. C'était un choix purement intellectuel. J'ai étudié les travaux de différents artistes, j'admirais Dürer mais je voulais avant tout être au plus près de moi-même dans la création. Pourquoi es-tu venu en France ? Mon premier contact avec la France a eu lieu à la maison. Ma mère parlait français ( elle le parle toujours malgré ses 93 ans), je l'accompagnais au piano pendant qu'elle chantait des chansons françaises. Quatre générations plus tôt un soldat s'est pris d'amitié pour mon arrière grand-mère et la langue française est entrée à la maison. Mon père, éduqué par des missionnaires, a été en contact avec la culture française. A travers cette tradition familiale et l'influence culturelle de ma mère la France m'a toujours été proche. J'ai lu Balzac, Racine, Anatole France, Sartre. Cette France est restée en moi, de temps en temps je la critique, je me révolte contre elle mais c'est ma seconde patrie, pourtant je n'ai jamais abandonné la première - la Pologne. Je suis à la fois Polonais et Français. Je suis Français de choix, Polonais de naissance. Cette dualité est possible. Vivant ici j'apprécie la belle nature de ce pays, son importante culture. Comme tous les citoyens je me révolte contre la bureaucratie mais j'étais très fier quand la France est devenue champion mondial de foot. Aujourd'hui tu es l'artiste polonais le plus connu parmi les Polonais vivant en France. Il y a ta sculpture à la Bibliothèque Polonaise, tu as fait le masque mortuaire de Jerzy Giedroyc et de Zofia Hertz... Je suis franco-polonais en permanence. J'ai une maison en Pologne, je m'y rends souvent, quand il y aura l'Union Européenne elle deviendra ma maison de campagne. De quoi as-tu peur ? J'ai peur que le message auquel je tiens et que je voudrais transmettre à travers le travail d'une vie ne soit pas perçu et qu'il soit mis à la poubelle. J'aimerais prolonger la vie qui ne m'est plus donnée. Le drame que l'homme refuse d'affronter est celui de la fin d'une vie. L'œuvre d'art peut la prolonger. Pawel JOCZ |
