Lors de l'exposition MAC 2000, j'ai rencontré pour la première fois Pawel Jocz. Son œuvre, installé à l'entrée de l'exposition m'a sidérée, au sens propre du terme. La matière sauvage de ses sculptures, la puissance d'évocation presque barbare m'ont semblé impensable - je veux dire que je ne pouvais les penser - mais je savais au plus profond de moi que c'était beau. D'une beauté inabordable pour moi.
Les dessins exposés ont eu un effet bien différent : j'ai été immédiatement saisie d'effroi, un sentiment de violence, de désespoir se dégageait. Je l'ai partagé avec Pawel Jocz et aussitôt nous avons échangé sur nos origines. La mémoire des camps de concentration, des ghettos, des récits de l'enfance de ma mère en Pologne s'est alors imposée. Décidément je ne pouvais aimer ces dessins mais ils me touchaient : les visages balafrés, barbouillés, niés avaient une correspondance inconsciente avec mon histoire familiale.
Le temps a passé. J'ai revu souvent Pawel Jocz, lors d'expositions, dans l'intimité de son atelier, et surtout lors de moments de détente, et dans sa maison de Cielse en Pologne. Nous sommes devenus amis. J'ai alors osé lui demander de m'expliquer, de partager, de m'aider à comprendre et peu à peu son œuvre m'a apprivoisée. Bien entendu, ses explications ont favorisé ma compréhension intellectuelle mais l'entendement est différent de l'appréciation de la beauté et de l'amour d'une œuvre. Il m'a fallu longtemps pour accepter la peur de la violence, et laisser d'autres émotions s'installer, non pas la place mais à côté de cette violence. Et je me suis laissée toucher, toutes défenses abolies, acceptant l'indicible. Ce travail m'a transformée et bientôt il a fallu - c'était devenu une évidence - que je m'approche au plus près des sculptures de Pawel Jocz, en installant « nuage de poète » chez moi. Mais je n'étais pas encore prête à accueillir un dessin. J'aimais maintenant ses dessins, je sentais la réalité, la véracité des multiples visages imbriqués dans le personnage représenté. J'acceptais leur lecture de l'homme mais ils me repoussaient encore. Patiemment Pawel Jocz continuait à me dire ses sentiments et sa pensée. Je connaissais plus intimement son génie, sa force vitale, son énergie et sa lutte personnelle, sa victoire. Très récemment, un dessin très tendre, où pour la première fois je voyais un couple, m'a parlé d'autres sentiments, d'autres émotions, et l'ambivalence s'est imposée.
Deux dessins de Pawel, mon ami, m'accompagnent désormais au quotidien.
Danièle Tabah 10-04-2006 et 25-10-2008 |